C' �tait la-bas...

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C ' �TAIT   LA � BAS.....IL  Y  A  CİNQUANTE  ANS...

L' ITIN�RAIRE D' UN JEUNE AGENT DE RECOUVREMENT

Maurice Banos  

Le r�cit qui suit, sans aucune pr�tention litt�raire, est la relation d' un v�cu professionnel agr�ment� d' anecdotes personnelles toujours pr�sentes dans ma m�moire.

Tout commence donc au d�but du mois de juillet 1954. Ma sixi�me et derni�re ann�e scolaire au coll�ge vient de s' achever avec le succ�s aux �preuves du baccalaur�at. Alors, oubliant totalement qu' au mois de novembre 1953, j' avais pr�sent� un concours administratif dans le but d 'entrer le plus vite possible dans la vie active, je retourne chez mes parents, employ�s au domaine de Zelamta,, � 35 Kms � l' est de Mascara au bord de la route menant � Tiaret.

Je laisse derri�re moi de nombreux camarades, notamment d' internat ( je suis fier d' avoir �t� le premier attributaire du Prix du Meilleur Camarade � l' Internat) dont certains que je ne reverrai jamais puisqu'ils ne sont plus de ce monde, h�las !

Je laisse aussi de nombreux souvenirs : celui, en particulier, d' une famille qui a compt� pour moi, celle de Madame Fuentes, la concierge du coll�ge dont la seconde fille, Ir�ne, est rapidement devenue une ins�parable camarade de jeux, t�moin et complice de ma premi�re idylle. avec M......N... Il nous faudra attendre 49 ans avant de nous retrouver, gr�ce au site de Pierre Rubira, et tout apprendre, ou presque, de nos parcours respectifs au travers de multiples �changes comme le feraient une soeur et un fr�re longtemps perdus de vue et qui r�vent de se retrouver ! Le souvenir �galement,plus flou a priori mais bien r�el, d' une autre connaissance du coll�ge. Lorsque 50 ans plus tard, toujours via Internet, nous renouons le contact de mani�re fortuite, le pass� a ressurgi et nous permet, Nicole et moi, d' �tre deux grands amis qui ne manquent pas une occasion de communiquer, � distance en attendant mieux.

Honn�tement, mon insouciance du moment et la perspective d' une nouvelle vie en devenir, me font rapidement oublier ce v�cu de coll�gien. Pourtant, les vacances vont �tre de courte dur�e pour moi. En effet, un courrier, arriv� dans la premi�re semaine de juillet, m'informe de mon affectation � la recettes des contributions diverses ( Perception) d' Ammi-Moussa et me demande de rejoindre mon poste sans d�lai ! Le temps de la surprise pass�, je me fais pr�ciser o� se situe approximativement ce bled dont je n' avais jamais entendu parl� auparavant.

Alors, adieu vacances ! Mais comme depuis longtemps, je souhaitais trouver le moyen de subvenir � mes besoins et donc de ne plus �tre � la charge de mes parents aux revenus bien modestes et dont la sant� s' alt�rait rapidement, je ne pouvais qu 'accepter la perspective qui se pr�sentait � moi.

D�s le lundi 12, au matin, je prends mes dispositions pour rejoindre ce qui sera d�sormais ma r�sidence administrative.

I. AMMI-MOUSSA : juillet 1954-d�cembre 1960

J' arrive donc � Ammi-Moussa vers 16 heures, apr�s un p�riple par Mascara, Relizane et Inkermann ( Oued Riou). Ammi-Moussa se situe � 23 kms � l' est de ce dernier centre en empruntant une route sinueuse qui longe les m�andres de l' oued Riou.

Ma premi�re impression est � ce point d�sagr�able que s' il y avait eu un autocar pour repartir, je crois que j' aurais aussit�t effectu� le chemin en sens inverse ! Apr�s une premi�re prise de contact avec le chef de poste int�rimaire et 5 agents, dont un coll�gue du m�me concours que moi arriv� 2 heures plus t�t, auquel a d�j� �t� confi� le poste de guichetier, il  m' est pr�cis� que je serais affect� au recouvrement de l' imp�t comme deux autres coll�gues plus anciens qui se chargeront de m' initier � cette fonction.

Je passe rapidement sur les formalit�s d' installation mat�rielle, laborieuses et p�nibles, car la vie � Ammi-Moussa*1 en ce temps l� est vraiment difficile pour un jeune d�butant. Il fallait vraiment avoir besoin de travailler pour r�sister � la tentation d' aller voir ailleurs ! Il n' est pas �tonnant que la r�sidence ait �t� class�e � poste d�sh�rit� � ( il y en avait un nombre relativement important en Alg�rie), ce qui ouvrait droit, pour les fonctionnaires, � une prime de 1.350 � anciens francs � ( le franc lourd � Pinay �n 'arrivera qu' en 1960, je crois).

La circonscription du poste comptable comprend 3 communes de plein exercice : Ammi-Moussa, El Alef et Guillaumet, (c' est-�-dire r�gies comme leurs homologues m�tropolitaines par la loi municipale du 5 avril 1885, avec un conseil municipal et un maire �lus) et une commune dite mixte.,

La commune-mixte d' Ammi-Moussa comptait environ une vingtaine de douars ( je peux encore en citer une douzaine de m�moire), diss�min�s, pour la plupart,sur les pentes de l' Ouarsenis.

I-1- Voyage initiatique sur les pentes de l' Ouarsenis

Les attributions d' une perception �taient multiples : recouvrement des imp�ts de toute nature, des produits communaux, paiement des d�penses communales, des pensions militaires de retraite et d' invalidit�,..Mais en zone rurale, s' y ajoutaient des op�rations effectu�es pour le compte d'autres comptables publics ou d' organismes particuliers. C' est � ce dernier titre qu un jour s' est pr�sent� � la caisse un homme venu s' acquitter de � droits de Chancellerie � � la suite de sa nomination dans l' ordre de la L�gion d' Honneur. De m�moire d' anciens, le fait �tait unique et nous a tous plong�s dans un ab�me de perplexit�; en attendant de trouver une affectation comptable appropri�e � cette recette, il a fallu la consigner � un compte d' affectation provisoire. Quelle ne f�t pas ma surprise lorsqu' en 2000, ayant moi-m�me � justifier du paiement de � droits de Chancellerie � pour la m�me raison, j' ai constat� que les services de la tr�sorerie de Lons Le Saunier �taient aussi embarrass�s pour comptabiliser la somme en cause que nous le f�mes 45 ans avant. Je referme la parenth�se.

Parmi toutes ces attributions, le recouvrement de l'imp�t mobilisait une grande partie des moyens humains du poste, du fait notamment des particularit�s locales. En effet, contrairement au principe de base qui pr�valait alors, selon lequel � l' imp�t est portable � la caisse du comptable public et non qu�rable � domicile �, il �tait hors de question d' obliger tous les contribuables des douars � venir s' acquitter de leurs cotisations au guichet de la recette des contributions diverses. Il a donc fallu adapter la l�gislation en vigueur dans les villes et centres urbains .

A cet effet, des agents de recouvrement affect�s dans les postes ruraux se rendaient au plus pr�s des populations concern�es ( g�n�ralement au domicile du Ca�d ou du Garde champ�tre selon la position g�ographique ) pour y effectuer des tourn�es de perception de plusieurs jours, �tal�es de la mi-ao�t � la mi-octobre en g�n�ral.

* L'eau potable y est  distribu�e avec parcimonie l' �t� :une heure le matin t�t et une heure en fin de journ�e !

Pour me roder et sans doute aussi pour me tester, le Receveur, rentr� vers le 15 ao�t de ses vacances � Tr�bons ( Htes Pyr�n�es), me demande de l' accompagner pour proc�der au recouvrement des droits d' adjudication des � mechtas �, terme signifiant � la fois une fraction de douar, une parcelle de terre appartenant � une collectivit� , sorte de lots communaux, et en l' occurrence les produits tir�s de leur exploitation : locations pour en faire des pacages de troupeaux, r�coltes de figues de barbarie ou de li�ge pour les ch�nes. L' Administrateur de la commune-mixte, membre de droit de la commission d' adjudication, nous conduit successivement sur les pentes des douars Adjama et Ouled Defelten o� ont lieu les premi�res adjudications. L' occasion m' est donn�e d' �tablir les premi�res quittances et de me servir, de pr�f�rence au porte-plume, du beau stylo � cartouches que je me suis offert avec ma premi�re paie ( un peu plus de 33.000 � anciens � francs pour 19 jours de travail, quelle fortune !); un Waterman � plume en or 18 carats SVP ! (que je poss�de toujours m�me si la bague en caoutchouc retenant la cartouche a fini par se d�sagr�ger).

Me voici donc pr�t � participer � ma premi�re campagne de perception. Comme dans tous les amphis, les mieux class�s ( les anciens en l' occurrence) choisirent les premiers et le � bleu � que je suis h�rite de ce que les 2 autres coll�gues ont daign� lui laisser dont les 2 douars les plus �loign�s , Ouled Bakhta et Ouled Berkane, sur les pentes de l' Ouarsenis mais � l' oppos� par rapport � Ammi-Moussa. A la fois inquiet et press� de me lancer dans l' aventure, je consacre les quelques jours qui suivent aux travaux pr�paratoires sur lesquels je passe, � m' impr�gner de toutes les recommandations que m' ass�nent le chef de poste et les � anciens �, � rep�rer minutieusement l' itin�raire, bien balis� au cours des ann�es ant�rieures.

Le jour J est fix� au jeudi 25 ao�t 1954 au matin t�t. Affubl� d' un sac marin contenant mes effets personnels et de l' un des 2 caissons m�talliques( coffres) et escort� du Mokadem en personne charg� d' assurer la s�curit� des fonds (et, accessoirement,la mienne) qui prend l' autre caisson , nous embarquons � bord de l' autocar qui va nous conduire � la gare d' Inkerman Nous prenons ensuite le train en direction d' Alger jusqu' � Orl�ansville (El Asnam) et l� un autre autocar qui nous d�posera � Moli�re vers 15 H, par une chaleur torride.

C' est � partir de l� que d�marre v�ritablement mon voyage initiatique : le Ca�d des Ouled Bakhta a d�p�ch� un conducteur de b�tes pour nous accueillir. Celui-ci m'indique que le beau cheval alezan, dot� d' une �l�gante selle est pour moi et le mulet, b�t� pour porter un coffre de chaque c�t�, est pour le Mokadem, un gaillard d'un 1, 80 m environ pour au moins 90 kilos, fort comme un turc qu' il est d' origine. A peine rassur� par l' apparente docilit� de � ma � belle monture, nous entamons la derni�re �tape de cette longue journ�e pr�c�d�s, � son rythme, par le guide � pieds lui. Apr�s quelques kilom�tres de faux plat montant, la pente s' �l�ve assez rapidement tandis que le soleil d' ao�t, encore haut dans le ciel, chauffe sans r�serve. Heureusement, nous nous orientons vers l' est et bient�t la for�t va nous r�server quelques passages � l' ombre. Ma bonne pratique de l' arabe, nous permet de dialoguer pour tuer le temps et, en ce qui me concerne, de satisfaire ma curiosit� quant � la nature environnante.

J' apprends ainsi qu'� mi-chemin nous allons arriver � une source o� il nous sera possible de nous d�salt�rer( enfin !) et de faire boire les b�tes; puis nous atteindrons une maison foresti�re habit�e par 2 familles de gardes,avant de rallier la maison du ca�d, but de notre �tape.

La pose � hydraulique � va �tre la bienvenue pour moi car, en d�pit de l' �l�gance de la selle, la position m' insupporte de plus en plus :j' �prouve un r�el besoin de marcher ! Je propose donc � Mokadem de prendre ma place � charge pour lui de c�der la sienne � notre conducteur : ils appr�cient mon geste  (le cheval me chuchote � l' oreille qu' il y perd au change en terme de

charge ?) et nous pousuivons la mont�e � allure de plus en plus r�duite � mesure que le pourcentage de la pente augmente. Alors que nous approchons de la maison foresti�re, nous croisons trois gendarmes � cheval qui reviennent de leur tourn�e p�riodique dans le secteur, avec lesquels nous �changeons quelques paroles de circonstance. Un peu apr�s, nous contournons les b�timents des forestiers . Le chemin est encore un peu plus pentu avant d' atteindre un palier, sorte de plateau sur lequel le soleil darde ses derniers rayons et qui nous m�ne, enfin, vers 18:30 � la demeure du ca�d, un b�timent en pierres avec une cour centrale et deux ailes affect�es, l' une, � l' habitation, l' autre , plus modeste, au � bureau � ca�dal.

Le responsable de ce site est l� et nous souhaite la bienvenue en arabe et en fran�ais ( c' est un ancien officier de l' arm�e d' Afrique) et nous invite � d�guster avec lui quelques fruits et un th� � la menthe,bien chaud comme il se doit. La pose termin�e et appr�ci�e, vient le moment de l' installation mat�rielle : la premi�re pi�ce, qui donne directement sur l' ext�rieur, me teindra lieu � la fois de bureau et de chambre � coucher tandis que mon � garde du corps � disposera de l' autre pi�ce qui communique avec la premi�re et avec la cour int�rieure. Le tour des lieux est vite fait et je pars � la d�couverte des parages imm�diats en fumant ma seconde cigarette de la journ�e ( c 'est un rituel pour moi depuis que je travaille, la premi�re apr�s le d�jeuner, la seconde avant le repas du soir et, en principe, jamais pendant les heures de bureau). En regardant vers l' est, je domine la pente bois�e qui s' �tend jusqu' � une mini vall�e, celle d' un oued que je n' identifie pas encore; vers le sud, le plateau parsem� de quelques buissons �pineux se prolonge jusqu' � une butte rocheuse qui limite rapidement mon horizon; comme l' heure avance, je retourne � � mon � h�tel ( 3 �toiles au moins pour la zone !).

Quelques mots aimablement �chang�s avec notre h�bergeur m' apprennent que celui-ci va accueillir d' un instant � l' autre 2 invit�s car selon la � tradition �, durant les tourn�es de perception, les ca�ds voisins ( ou un membre de leurs familles) se rendent mutuellement visite et participent, au moins, au premier d�ner. Effectivement, ses 2 plus proches coll�gues arrivent assez rapidement ensemble et apr�s les pr�sentations d' usage, vient le moment du repas. Au menu, une � chorba � nous est propos�e et d�s la premi�re cuiller�e, mon appr�hension se transforme en certitude : elle est fortement �pic�e et comme de tous temps j' ai �prouv� des difficult�s � absorber des mets relev�s (m�me l�g�rement), je vais devoir ruser en consommant en m�me temps beaucoup de galette de bl�, mais le � supplice �est intense et va perdurer car le couscous qui suit est servi avec une garniture au bouillon piment� lui aussi. Heureusement, les fruits frais et secs offerts au dessert vont att�nuer le feu qui couve dans mon gosier en d�pit ou � cause des multiples gorg�es d' eau aval�es au cours du repas. Celui-ci se prolonge par un th� � la menthe( encore ! ) servi bien sucr� avec quelques p�tisseries enrob�es de miel ce que mon palais  appr�cie enfin.

La soir�e se prolonge un peu trop au go�t du � couche-t�t, l�ve-t�t � que je suis. Alors, apr�s avoir expliqu� aux autres convives que la journ�e a �t� assez p�nible pour moi, je les quitte pour aller observer un moment le magnifique ciel �toil� de cette fin ao�t avant de p�n�trer dans le � bureau/chambre � o� une lampe � p�trole a �t� allum�e � mon intention. Je dispose � m�me le sol plusieurs tapis superpos�s et m' installe pour ma premi�re nuit de jeune agent de recouvrement en tourn�e de perception hors de sa r�sidence et dans un � confort � plus que sommaire par rapport � l' internat, par exemple ( des regrets ? Pas vraiment,une mani�re de r�aliser que ce n' �tait pas si mal finalement ). Comme � mon habitude, chaque fois que j' aborde la nouveaut�, mon esprit se met en effervescence;la certitude le dispute � l' appr�hension du lendemain. Aussi, pour essayer de penser � autre chose qu' � ce qui m' attend, j' entreprends de parcourir les derniers num�ros de � Miroir du Sprint � et de � But et Club � ( je ne garantis pas l' exacte appellation de cette derni�re revue sportive) achet�s ce jour m�me � Orl�ansville. Bien vite, la flamme vacillante de la lampe m'agace alors j' �teins celle-ci et esp�re trouver rapidement le sommeil r�parateur. Pourtant, celui-

tarde � venir et l' �nervement me gagne, ou plut�t une sorte d' excitation..

Pour faire diversion, j' entreprends, comme me l' a appris ma m�re lorsque jeune enfant je refusais d' aller me coucher avant elle, de penser intens�ment � tout ce qui m' est cher ( les humains, les animaux,les objets familiers,...). Sans doute avait-elle compris, sans l 'avoir jamais appris, que � comme l' oiseau s'endort la t�te sous son aile, l' enfant dans la pri�re endort son jeune esprit � ( V.Hugo ?). Mais le sommeil n' est toujours pas au rendez-vous et il me faut passer � l' �tape suivante, g�n�ralement d�cisive : � me � r�citer mentalement quelques belles pages de la litt�rature fran�aise.

A ce stade, il m' est particuli�rement agr�able d' ouvrir une parenth�se pour remercier bien sinc�rement et tr�s chaleureusement notre professeur de fran�ais de la classe de 5�me M : M. Adolf Benamour. Je le revois encore, debout sur l' estrade, devant son bureau, face � la classe, le livre ouvert � plat sur sa main gauche, d�clamant de sa voix de stentor le tr�s beau po�me de Jos� Maria de Heredia : Les Conqu�rants ( Los conquistadores) : � Comme un vol de gerfauts, hors du... �. Il y mettait tant de passion que le sang lui montait � la t�te qui devenait pourpre et  gonflait les veines de son cou. Rien qu' � cette �vocation, j' en ai encore des frissons de bonheur dans le dos, comme en 1948/49. J' ai appris r�cemment qu'il avait quitt� ce monde mais, l� o� il se trouve d�sormais, qu' il sache qu'il a inculqu� en moi, � jamais, la passion de la po�sie et des beaux textes. Soyez assur�, Monsieur le Professeur, de ma profonde gratitude,regrettant seulement de ne pas vous l' avoir exprim�e de votre vivant ! Au fil du temps, mon r�pertoire s' est enrichi de tous les textes appris en classe ou d�couverts au hasard de mes lectures. Mais, le plus souvent, je commence mon r�cital intime par Les Conqu�rants et encha�ne dans un ordre ind�termin� au gr�  de mon humeur jusqu'� ce que le sommeil s'ensuive.

Je ne saurais dire aujourd'hui � combien d'auteurs et de textes il m' a fallu faire appel avant de m' endormir en cette nuit du 25 au 26 ao�t 1954. Ce dont je me souviens, c' est que conform�ment � mon habitude, j' ai �t� matinal, �prouvant le besoin d' aller rapidement dans la nature... Ouvrant  la porte  donnant sur  l' ext�rieur, je  d�couvre  avec un peu  de  surprise une file, sur 2 rangs, d' hommes convoqu�s et attendant d�j� le d�but des op�rations de perception.

C' est dire que je n' aurai gu�re le temps de m' attarder. La toilette et le petit d�jeuner rapidement exp�di�s, le d�cor est rapidement plant� : me voici, d�s 7:30, assis derri�re le modeste bureau, le r�le ( listing dirait-on de nos jours puisqu'il �tait d�j� m�canographi�) � ma gauche, le quittancier devant moi l�g�rement � droite, le Mokadem assis devant pr�s de l' entr�e pour m' annoncer au fur et � mesure l' identit� du contribuable. Et c' est parti pour un marathon de plusieurs jours � un rythme soutenu !

Tr�s rapidement, je prends conscience d' un petit man�ge qui a le don de m' irriter ( d�j� !) : chaque homme en arrivant � hauteur de Mokadem, le salue avec ostentation et ne manque pas de d�poser sur sa large main ( un vrai battoir) qui une ou plusieurs pi�ces, qui un � petit � billet, sorte de � dime � en suppl�ment de son imposition. A la fois surpris et contrari� par cette d�couverte, je profite d' une courte pause, que je d�cide illico, pour interroger mon assistant sur cette fa�on de faire; il m'explique candidement que c' est la coutume et qu'il ne sollicite personne, le pourboire �tant spontan� ( mon oeil !). Aussit�t, je lui demande de s' installer de l' autre c�t� de la porte, � l' ext�rieur de � mon poste de travail �. Je n' �tais pas dupe, le � bakchich � a continu� mais hors de ma vue, n' ayant pas le pouvoir d' interdire a brupto une manie ancr�e dans les moeurs, j' avais n�anmoins tenu � marquer le territoire du repr�sentant de l' administration que j' �tais; assez rapidement d' ailleurs je trouve mes marques et imprime une cadence soutenue jusque vers midi, avec pour seules pauses  le temps d' avaler en alternance un verre d'eau ou de th�.

Le d�jeuner est, comme le d�ner, �pic�, vari�, copieux et accompagn� des m�mes boissons. Le temps de griller ma premi�re � tige de 8 � et de me d�gourdir un peu les jambes alentour et la s�ance reprend avec le m�me sc�nario, maintenant presque rod�. Je sens Mokadem un peu agit�, scrutant sans cesse sa montre et la file qui s' est consid�rablement r�duite. Comme je lui demande ce qui le pr�occupe, il m' explique qu' � l' allure o� je travaille, la totalit� des personnes convoqu�es pour ce premier jour, environ 280 personnes, aura rapidement d�fil� devant moi alors que nous ne sommes qu' au d�but de l' apr�s-midi ! Or, ce nombre a �t� pr�vu en fonction de la cadence moyenne du doyen de mes coll�gues, M... Z..., r�put� pour �tre le plus rapide. Flatt� par cette constatation, je sugg�re alors que davantage de gens soient pr�sents chaque jour suivant et on m'explique que pour demain c' est trop tard �videmment mais qu' on va faire circuler l' information pour la suite, sans �tre certain de la r�ussite de cette initiative.

Effectivement, vers 16:30, il n' y a plus de candidat au paiement de l' imp�t et il ne me reste plus qu' � arr�ter ma premi�re caisse ! Apr�s avoir rapidement totalis� les multiples pages utilis�es du quittancier, vient l ' heure de v�rit� :v�rifier que le r�el, les esp�ces sonnantes et tr�buchantes, correspond au th�orique, la totalisation du quittancier. Oh surprise, �a ne colle pas ! Perplexe, je refais toutes les additions pendant que mon � assistant � recompte billets et pi�ces. Il faut me rendre � l' �vidence : sous r�serve d' un pointage ult�rieur syst�matique de toutes les op�rations effectu�es, il y a un d�ficit de caisse de 500 F( de 1954 !). cela commence mal et j' en �prouve une grande d�ception et de l' agacement. Dans l 'intervalle, quelques nouveaux invit�s du ca�d sont arriv�s et devisent entre eux jusqu' au moment o� Mokadem se croit autoris� � annoncer la � nouvelle �. Aussit�t, l' un des pr�sents, fils d'un autre ca�d, se l�ve et me tend son portefeuille, sorte de bourse de maquignon, rempli de billets et me dit de me servir, que 500 F ce n' est rien !

Qu' avait-il fait l� l'imprudent ! Tel un pantin articul� propuls� hors de sa bo�te par un puissant ressort, je me dresse droit dans mes pataugas toutes neuves et crie ( hurle, serait plus proche de la r�alit�),en fran�ais et en arabe afin que nul n' en ignore, que ma paie, m�me modeste, suffirait largement � combler ce d�ficit lequel demandait � �tre confirm� ! Et dans un silence de cath�drale, apr�s avoir rang� dans un des caissons: registre, quittancier, billets, pi�ces de monnaie,...je m' empresse de sortir tout en allumant ma seconde cigarette de la journ�e avec beaucoup d' avance par rapport � l' habitude, mais j' ai la gorge nou�e et d�s la la premi�re aspiration j' �prouve une telle naus�e que j' �crase rageusement cette cigarette( dire qu'il me faudra attendre d�cembre 1986 pour m' en d�go�ter d�finitivement!).

Apr�s avoir march� longuement et rumin� ma d�convenue, je retourne au bureau et pr�sente mes excuses � l' assistance pour ma r�action intempestive ant�rieure. En apparence, au moins pour moi, ce premier � incident � de service est clos!

Je passe sur le d�roulement du repas, qui fut �maill� d' histoires et d' anecdotes, et sur la nuit qui ne fut ni meilleure ni pire que la premi�re. Le second jour de perception se passe aussi bien que possible et, le rodage aidant, il se termine encore plus t�t que la veille,vers 16 H et cette fois l' arr�t� des comptes ne me r�serve aucune mauvaise surprise ce qui me rassure pleinement. Le matin du 3�me jour,on m' annonce la venue d' au moins 300 personnes. A l' arr�t des op�rations, vers 17:30, je d�nombre 310 quittances. Le quatri�me jour, nous atteindrons le nombre record de 320 contribuables, en d�pit de quelques crampes aux doigts de la main droite, pour plafonner � 315 le lendemain, ce qui fait qu 'en cumul 105 personnes ont pu s acquitter de leurs cotisations par anticipation sur le planning pr�vu.

Si ce r�sultat d' ensemble me r�jouit car il laisse entrevoir un raccourcissement de mon s�jour, il a un effet pervers  : le plafond autoris� de l' encaisse va �tre atteint plus rapidement et dans ce cas il faut obligatoirement aller effectuer un versement au bureau de poste le plus proche. Comme, pour le 6�me jour,seulement 160 personnes sont annonc�es, je d�cide avec l' accord du Ca�d d' organiser le d�placement d�s la fin de la collecte , vers midi. Escort� de mon ins�parable garde du corps, j entasse les liasses de billets au fond du sac marin ( plus discret et moins encombrant � transporter que les caissons m�talliques) et nous mettons le cap sur Teniet-El-Had que atteignons vers 15 H. La formalit� du versement accomplie et le re�u qui la justifie bien rang� dans mon portefeuille, nous nous rendons au Hammam , ce qui n' est pas un luxe ! A 16:30, soulag�s � plus d'un titre, nous reprenons la route et la piste en sens inverse pour arriver � destination � l' heure du d�ner. Nous trouverons l�, outre nos h�tes habituels, le garde champ�tre du douar Ouled Berkane, notre prochaine �tape. Il a �t� envoy� par son ca�d pour s' enqu�rir de la date effective de notre venue. Nous convenons que d�s le lendemain � la fin de la derni�re collecte ici, soit vers 16:30, il nous sera possible de nous transf�rer au lieu d' attendre le matin du jour suivant. A l' heure dite ou presque, 2 chevaux � la fi�re allure nous attendent. Apr�s avoir pris cong� de notre h�te, nous voil� partis pour la maison du ca�d des Ouled Berkane que nous aborderons � la nuit tomb�e. L' accueil y est aussi chaleureux,les conditions d' h�bergement tout aussi spartiates.

Le premier jour de perception d�marre en douceur puisque nous �tions cens�s arriver en cours de matin�e seulement ; comme le message avait pu �tre pass� � temps, d�s le second jour, la cadence soutenue de 310 � 320 personnes est rapidement atteinte et maintenue. Elle permettra globalement de gagner une journ�e sur le calendrier initial. Si bien qu' au milieu de la matin�e du mercredi 7 septembre, nous pouvons lever le camp et, par les m�mes voies et avec les m�mes moyens, nous redescendons sur Moli�re o� nous arrivons vers 13 : 30 et comme l' autocar d�marre dans une heure, tout s' encha�ne bien. Nous arrivons � Orl�ansville autour de 16 H ce qui donne le temps d' aller � la poste pour y effectuer mon second d�p�t de fonds sans attendre le retour � Ammi-Moussa. Du reste, � cette heure-l�, il n' y a plus de train susceptible de nous mener � Inkerman. Nous envisageons donc de passer la nuit sur place � l' H�tel Hadjez.

Cependant, alors que je suis encore au bureau postal, je r�alise que le lendemain est un jour f�ri�, celui de l' Achoura, f�te religieuse pour les musulmans, et que nous allons peut-�tre avoir des difficult�s pour regagner notre r�sidence. Je prends donc l' initiative de t�l�phoner � un copain, agent des PTT (appellation contr�l�e de l' �poque), fils du facteur local et qui a l' habitude d' utiliser la 11 cv Citro�n de son p�re : je lui propose de venir me rejoindre en compagnie de 2 autres c�libataires avec lesquels nous avons pris l' habitude de participer � quelques vir�es,le repas serait � ma charge ainsi qu 'une participation aux frais de carburant en contrepartie de notre prise en charge Mokadem et moi-m�me. Nous convenons qu' il me rappelle d�s que possible au bar de l' H�tel Restaurant Hadjez avant que nous ne r�servions, �ventuellement, nos chambres pour la nuit � venir.

Un peu avant 18 H, ledit copain me confirme sa venue et celle des 2 autres mousquetaires,ce qui me satisfait pleinement. Ils seront l� vers 20H, enthousiastes et nous d�nons aussit�t sur place. Apr�s le repas, nous envisageons d' aller au cin�ma en plein air mais, renseignement pris, le film, un western �cul�, a d�j� �t� vu, au moins une fois par la majorit� d' entre nous. Alors apr�s un dernier verre pris � la terrasse, nous d�cidons de nous promener en ville, quadrillant celle-ci litt�ralement. Enfin, vers 23 H, nous prenons la sage r�solution de prendre la route en direction d' Inkerman et Ammi-Moussa.

En roulant � allure mod�r�e, nous atteignons les bords de l' oued Riou vers minuit lorsque tout � coup, le conducteur de la voiture a la d�sagr�able impression que la direction ne r�pond pas bien et, dans le m�me instant, nous nous sentons tous secou�s assez s�chement ! Il s'immobilise d�s

qu' il le peut eu �gard � la configuration de la route et nous jaillissons hors de la voiture dont nous faisons rapidement le tour pour constater qu' en apparence, elle ne pr�sente aucune anomalie mais que, par contre, le bitume ondule sous nos pieds ! Alors que le calme semble revenir sur terre et dans nos t�tes, nous poursuivons notre chemin lentement et sommes �tonn�s d' apercevoir plusieurs animaux errants, courants dans tous les sens. Nous comprendrons plus tard que leur instinct les avait pouss�s � rompre leurs attaches et � sauter par dessus les enclos dispos�s autour du march� du jeudi � Ammi-Moussa. Nous finissons par arriver � destination et remarquons qu' � cette heure-l� ( environ minuit un quart), beaucoup de personnes sont dans les rues et aussi sur des emplacements �loign�s des habitations: toutes nous expliquent, avec excitation,que la terre a trembl�, que la radio a annonc� des d�g�ts  � Orl�ansville !

Effectivement, ce s�isme a occasionn� beaucoup de victimes, notamment � Orl�ansville o� l' h�tel Hadjez, celui-l� m�me o� j' ai failli passer la nuit, a �t� enti�rement d�truit, ensevelissant sous ses d�combres quelques voyageurs dont un couple de jeunes mari�s surpris dans leur �treinte ! R�trospectivement, je r�alise que je l' ai sans doute �chapp� belle ::Baraka ? Mektoub ?

La journ�e de repos de l ' Achoura, ne sera pas de trop pour me remettre de mes �motions, arr�ter d�finitivement mes comptes ( l' erreur de 500F est confirm�e, h�las) et m' occuper de mon linge car d�s dimanche je dois poursuivre le circuit des perceptions. La prochaine destination sera le douar Marioua, facilement joignable par la route qui conduit � Guillaumet et, au-del�, � Vialar. Le Ca�d Si M....., ressemble, � s' y m�prendre, � l'Emir Abd El Kader. Ancien officier de l' arm�e fran�aise, dont le p�re aurait �t� d�cor� de l' ordre de la L�gion d' Honneur par le Prince Louis Napol�on en personne, il vient nous prendre � bord de sa voiture personnelle ( finie la chevauch�e fantastique sur les pentes de l' Ouarsenis). L' homme est �rudit et d' un commerce si agr�able que nous deviendrons de vrais amis, heureux de se retrouver � l' occasion.

La tourn�e se poursuit ensuite au douar Meknessa, sans doute le plus peupl� de la commune mixte. L' ambiance y est moins agr�able mais cela constitue pour moi une nouvelle exp�rience humaine qui se poursuivra au douar Mekmene, sur le versant sud-ouest de l' Ouarsenis. C'est l� qu' en ce d�but d' octobre 1954, je boucle ma premi�re campagne de perceptions ext�rieures. En attendant la prochaine, � l' �t� 1955, je vais redevenir s�dentaire et m' initier � la tenue de la comptabilit� journali�re du poste, ce qui convient mieux � mes aptitudes.

Un interm�de, totalement impr�vu, va venir troubler un d�but de routine. En effet, un concours de contr�leur ( cat�gorie B), cadre M�tropolitain( donnant vocation � une affectation en m�tropole) est annonc� et aussit�t je d�cide, avec l' accord de ma hi�rarchie, de m' y inscrire bien que la date relativement proche des �preuves ne me laisse que peu de temps pour le pr�parer. L' �crit a lieu � Alger, en novembre 1954, me semble-t-il, et comme j' y suis admis, j' ai l' agr�able plaisir d' �tre convoqu� pour l' oral � Marseille (mais, oui ! ) pour les premiers jours de f�vrier 1955. L' aventure commence avec les pr�paratifs du voyage, avec l' aide de mon fr�re a�n�, en garnison � Oran, qui se charge des r�servations : embarquement fin janvier � Oran � bord du Ville d' Alger majoritairement rempli de CRS qui regagnent la M�tropole apr�s 3 mois de s�jour en Alg�rie, en renfort.

Vingt six heures plus tard ( environ), je d�barque dans toutes les acceptions du terme � Marseille o� un ami de mon fr�re m' a conseill� un h�tel situ� pr�s de La Canebi�re, en face du Vieux Port, � proximit� imm�diate de la salle de l'Alcazar ( aujourd' hui disparue, je crois). Comme je dispose de quelques jours de battement, je profite de l' aubaine pour faire un peu de tourisme et pour me distraire. Justement, l' Alcazar offre un spectacle de vari�t�s dans lequel Georges Brassens, tout de noir v�tu, assure la derni�re partie et gratte sa guitare sous les sifflets nourris jusqu' �

l' instant o� il entonne � Les amoureux qui s' b�cottent sur les bancs publics, .. �. Alors, l� le retournement de tendance est total, c' est du d�lire ! Je me souviens aussi d' �tre all� au cin�ma voir le film, impressionnant, � Quand la Marabounta gronde � ( il s' agit d' une fourmi g�ante qui ravage tout sur son passage : cauchemardesque !) et d' avoir achet�, � la demande de feu mon ami Gabriel O..., greffier � Ammi-Moussa, le dernier disque de Piaf � La Goualante du Pauvre Jean �.

L ' oral pass�, je regagne Oran, sur le Ville de Tunis( superbe � mes yeux) puis Ammi-Moussa : quel d�senchantement ! Les r�sultats du concours me laissent un go�t amer, je suis class� n�1 sur la liste suppl�mentaire et comme il n' y a pas eu de d�sistement, au bout d' un an mes derni�res illusions se sont envol�es : Mektoub !

La vie va ainsi s' �couler de fa�on monotone �tant donn� le peu de distractions, entrecoup�e de quelques courts retours dans ma famille. Les �v�nements cons�cutifs � La Toussaint Rouge du 1er novembre 1954 affecteront peu la r�gion. Ma p�riode de stage probatoire s' ach�ve en mai 1955 et comme ma titularisation semble acquise, je d�cide de r�silier mon sursis militaire et attend mon affectation. Celle-ci arrivera vers le 20 ao�t alors que je termine ma premi�re nouvelle tourn�e de perception au centre des Ouled Ya�ch.

 

I. 2 Le service militaire

Me voici donc soldat et je suis loin de me douter que je vais devoir le demeurer 29 mois et demi, allant de Marnia, pr�s de la fronti�re alg�ro-marocaine, au sud d' Afflou en passant par la r�gion de Tlemcen et celle de Sidi Bel abb�s o� j' aurais l' occasion de faire la connaissance de celle qui deviendra mon �pouse le 4 janvier 1958. Dans l'intervalle, alors que j' effectue un stage � Mostaganem et que le dimanche 14 octobre 1956 je conduis une patrouille dans le labyrinthe du quartier r�serv�( celui des � maisons closes �), j' assiste impuissant mais indemne � un premier jet de grenade d�fensive (quadrill�e) au milieu des � badauds � dont nombre de militaires tout juste rentr�s d' un long s�jour dans les Aur�s. R�sultat : un mort et plusieurs bless�s plus ou moins gravement atteints. Las, moins de deux heures plus tard, toujours � la t�te de la m�me patrouille, dans un autre quartier de la ville, rebelote, nouveau jet de grenade du m�me type quelques m�tres devant nous sur un groupe qui s' appr�te � p�n�trer dans un bar-restaurant : un appel� tu�, plusieurs bless�s dont moi-m�me atteint par 2 �clats, l' un � la joue droite, l' autre dans l' �piphyse du tibia droit. L� encore,: Baraka ou Mektoub, comme pour la nuit du 7 au 8 septembre 1954 ou le 15 ao�t 1952 alors que, passager d' une moto pilot�e par un cousin, nous avions �chapp� au pire lors d' une collision avec une camionnette venue nous couper la route dans une courbe � la sortie de Perregaux alors que nous partions joyeux en direction de Port Aux Poules.


 

 I. 3 Second s�jour � Ammi-Moussa

Enfin lib�r� et radi� des cadres de l' arm�e � la fin du mois de novembre 1957 et sans avoir pu obtenir une mutation tant esp�r�e pour Mascara ou Palikao, je r�int�gre, � regret, la perception d' Ammi-Moussa. Mais cette fois avec le grade de contr�leur puisque pendant mon service militaire, en travaillant souvent la nuit � la lueur d' une bougie, sous la tente de la section,j' ai eu � coeur de pr�parer et de r�ussir ce nouveau concours.

Je repars donc pour un tour, avec de nouvelles responsabilit�s en rapport avec mon nouveau grade. Cependant,cette fois, le contexte local a radicalement chang� : l' ins�curit� a gagn� le secteur et la vie au quotidien, d�j� peu all�chante auparavant, est devenue difficile. Rappel� dans les U.T. ( unit�s territoriales), je suis astreint � une journ�e de service par semaine, le jour du march�, aux c�t�s de militaires du secteur. Cela ne nous a pas  emp�ch�, ma fianc�e et moi, d' unir nos destin�es

au tout d�but de janvier 1958 et de tenir 3 longues ann�es,�gay�es en juillet 1959 par la naissance de notre premi�re fille. Mais tout arrive � qui sait attendre !

II. L' EXP�RIENCE GERYVILLOISE

Lass� d'attendre une hypoth�tique mutation qui nous aurait permis de nous rapprocher de l'une ou l' autre de nos familles, je me porte candidat pour assurer la gestion de la perception de Geryville dans le sud Oranais, � 200 kms de Mascara. A ma grande surprise, ma candidature est retenue et me voil�, � partir du 30 d�cembre 1960, percepteur pour tout l' arrondissement,presque aussi grand que la Belgique actuelle !

La caract�ristique de ce poste, outre son �tendue, r�side dans le fait que la grande r�forme administrative de septembre 1957, parfaitement et totalement mise en oeuvre dans le nord de l ' Alg�rie, en est ici aux pr�misses. Tout reste � faire donc et mon exp�rience ant�rieure dans ce domaine va m' �tre d' une grande utilit�. Par ailleurs, la situation g�n�rale du recouvrement de l' imp�t dans le secteur m' interpelle rapidement � la fois par les modalit�s mises en oeuvre et par l' ins�curit� ambiante qui rendait les routes dangereuses en dehors des jours de convois militaires. La ville elle-m�me ressemble � un camp retranch� derri�re une cl�ture de barbel�s, entrecoup�e de postes de contr�le.

La population de l'arrondissement ayant une vocation essentiellement nomade, l' administration a imagin� un mode op�ratoire tr�s particulier pour le recouvrement des imp�ts. Elle a confi� cette responsabilit� aux ca�ds et � leurs adjoints, les gardes champ�tres. A cet effet, un r�gistre sp�cial a �t� utilis�,appel� � R�le-quittancier � parce qu' � l' extr�me droite de chaque page, en face de chaque nom et de la cotisation correspondante, existait un volet d�tachable tenant lieu de quittance( ou re�u). Je vous laisse imaginer les possibilit�s de d�rapage qu' un tel syst�me pouvait engendrer. Il m' a �t� affirm� (sans en apporter la preuve) que certains � pr�pos�s �arrivaient ainsi � r�cup�rer des sommes �quivalentes � plusieurs fois le montant du r�le et cela sans contr�le formel de la part du service ! Si cela n '�tait pas de la gestion de fait, �a y ressemblait beaucoup; le magistrat financier que je suis devenu en 1983 en fr�mit encore r�trospectivement et les �v�nements ont eu parfois � bon dos � !

Ma priorit� a �t� de r�cup�rer tous les documents qui �taient dans la nature et de tenter d' assurer directement la mission de recouvrement. L' ins�curit� �voqu�e ci-dessus et la difficult� bien r�elle pour s' adapter au calendrier des convois militaires m' ont conduit � solliciter des toutes nouvelles communes, issues des anciens douars, l' autorisation d' utiliser la voie a�rienne ( le recours aux dromadaires e�t peut-�tre �t� envisageable en d' autres temps !). C' est ainsi qu' avec l' aide de la Compagnie des Hauts Plateaux, il m' a �t� donn� d' effectuer, apr�s une premi�re tentative avort�e en raison d' un fort vent de sable qui interdisait l' atterrissage, 2 ou 3 tourn�es de perception en avion, jusqu'� ce que les �v�nements d' avril 1961 ( le Putch d' Alger) conduisent � l' interdiction de vols de ces compagnies a�riennes.

Tout a alors �t� compromis et il a fallu g�rer l'impossible et faire face � la situation jusqu' � ce 29 juin 1962 o�, en d�sespoir de cause,j' ai d� tout quitter pour rejoindre ma famille r�fugi�e en Bourgogne depuis 3 semaines.

 

III. LA M�TROPOLE : LE NOUVEAU D�PART

Je n' �voquerai pas ici ce que furent nos difficult�s d' adaptation � la vie en m�tropole ou ailleurs,chaque famille de pieds-noirs a connu les siennes. Pour �tre honn�te, je dois dire que les n�tres ont �t� relativement faciles � surmonter dans la mesure o� ma qualit� de fonctionnaire m' assurait la garantie de l' emploi, ce qui �tait d�j� beaucoup par rapport � d' autres. Entre juillet 1962 et avril 1974, notre foyer a accueilli quatre autre filles, ce qui nous a fait entrer dans le cercle des � familles nombreuses �.

Mon seul regret c'est d' avoir �t� int�gr�, sans mon consentement, dans une administration autre que celle dans laquelle j' ai exerc� en Alg�rie. Cela m' a donn� une grande motivation pour pr�parer et r�ussir le concours d' inspecteur d�bouchant sur une scolarit� de deux ans � l' �cole Nationale des Imp�ts ( ENI),entrecoup�e de stages pratiques dans diff�rentes branches de l' administration fiscale de province. A l' issue de cette formation, j' ai pu opter pour un poste � la direction des services fiscaux du Jura, en r�sidence � Lons Le Saunier o� j' ai exerc� du 2 novembre 1968 jusqu' au mois de juillet 1983. En effet, profitant de la mise en place de nouvelles juridictions financi�res, les chambres r�gionales des comptes, j ai eu l' honneur de faire partie de la premi�re s�lection de conseillers, exer�ant successivement en Lorraine, Franche-Comt�, Bourgogne et Rh�ne-Alpes.

Dans cette situation de magistrat, j' ai pu, en moins de 10 ans, gravir tous les �chelons et grades du corps pour terminer ma carri�re � Lyon en qualit� de pr�sident de section, du 6 janvier 1994 au 8 ao�t 2000, date de ma cessation d' activit�, avec en prime une nomination au grade de chevalier de la L�gion d' Honneur, promotion du 14 juillet 2000.

Depuis, je jouis d' une paisible retraite � Montmorot o� nous avons fait construire un pavillon en 1971 et o� ma famille a toujours r�sid� . Mon �pouse,toujours � mes c�t�s, nos cinq filles et nos neuf petits-enfants suffisent � mon bonheur !

Ce survol d' une carri�re de plus de 46 ans laissera sans doute indiff�rent les non-initi�s, mais je peux donner l' assurance qu' elle a �t� pour moi la source d' exp�riences professionnelles et humaines riches et vari�es dans lesquelles je me suis toujours beaucoup investi, souvent au d�triment de ma vie de famille et de mes loisirs; mais je ne regrette rien, ayant v�cu selon mes convictions et en toute ind�pendance d' esprit. Apr�s tout, cela n' est pas donn� � tout le monde ! J' ai ainsi accumul� une multitude de souvenirs et d' anecdotes de nature � garnir un imposant recueil.

Pour autant, je n' aurai pas l' impudence de dire � je le ferais encore si j' avais � le faire �. A mon humble avis, il s' agit l� d' une affirmation aussi gratuite que celle qui consiste � dire, dans telle ou telle circonstance, que l' on ferait mieux que quiconque si l' on �tait � sa place alors que, par hypoth�se, ce n' est pas le cas !

D�cembre 2004

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